Malgré-eux 2012Malgré-nous 1942

Journées d'études internationales

"L'incorporation de force dans les territoires annexés au IIIe Reich"

A la fin du mois d'août 1942, les Gauleiter Wagner et Burckel décrètent l'incorporation des Alsaciens1 et des Mosellans2 dans la Wehrmacht. L'objectif des autorités allemandes est double : palier la perte de soldats sur le front Est et accélérer la germanisation des nouveaux territoires de l'Ouest. Pourtant cette incorporation est illégale, notamment du fait de l'article 23 de la Convention Internationale de La Haye qui mentionne qu' "il est également interdit à un belligérant de forcer les nationaux de la partie adverse de prendre part aux opérations de guerre dirigées contre leur pays, même dans le cas où ils auraient été à son service avant le commencement de la guerre". 130 000 Alsaciens et Mosellans furent ainsi incorporés de force, dont 40 000 sont morts ou portés disparus3.

70 ans après ces décrets, cette journée d'étude prolonge le travail opéré lors de deux rencontres précédentes : un colloque de 2002 aux Archives Départementales du Haut-Rhin sur l'incorporation de force en Alsace et Moselle4, un colloque de 2003 à l'Université de Metz sur l'annexion et la nazification en Europe5. En 2012, cette nouvelle journée d'étude se propose de faire le bilan historiographique de l'incorporation de force et de relancer la recherche autour de trois axes forts : la dimension européenne, la dimension juridique et la dimension mémorielle.

Pour une perspective européenne

La question de l'incorporation de force est considérée en France comme une étude régionale. En réalité, elle est à replacer dans le contexte plus large de l'histoire géopolitique de la Seconde Guerre mondiale6. En Allemagne, les décrets d'août 1942 sont l'aboutissement d'une longue controverse entre juristes, militaires et dirigeants politiques sur l'intérêt et les modalités de l'incorporation de populations non "Reichsangehörigen" (citoyens du Reich). Dans les pays frontaliers au Reich, d'autres nationalités ont été incorporés illégalement dans la Wehrmacht, selon des modalités plus ou moins similaires à celles mises en œuvre en Alsace et en Moselle : les Luxembourgeois7, des Polonais8, des Slovènes, ... Une démarche comparative permet donc de réinterroger l'historiographie alsacienne et mosellane de l'incorporation de force au vu de la recherche allemande, luxembourgeoise, polonaise et slovène.

Pour une étude juridique

L'incorporation de force est une notion juridique, qui doit s'étudier à partir du droit international, mais aussi à partir des différents droits nationaux, durant la guerre comme après la guerre.

En amont des décrets d'août 1942, les autorités allemandes ont tenté de constituer une légitimation de l'incorporation de non citoyens allemands dans la Wehrmacht. L'histoire judiciaire permet de suivre l'application pratique de cet arsenal législatif, depuis les procès des réfractaires par les juges militaires allemands10 jusqu'aux controverses politico-judiciaires dans la France d'après-guerre11. Ainsi, la question de l'incorporation de force peut être replacée dans le contexte général de la nazification du droit et de la justice militaire12, et amener à une réflexion plus large sur la permanence de certaines structures socio-étatiques persistant au travers des régimes.

Pour une réflexion sur la Mémoire

L'incorporation de force est vécue en Alsace et en Moselle comme un traumatisme collectif, représentant un fort enjeu sociétal avec des interactions politiques et judiciairesconstitution d'associations, lutte pour la reconnaissance ou l'indemnisation, communication muséographique, succès éditoriaux, ... Elle offre donc une remarquable étude de cas de l'histoire de la mémoire collective, c'est-à-dire, comme le souligne Pierre Nora13, de ce que les groupes font du passé.

Une mise en perspective européenne permet de comparer les différentes démarches mémorielles. Ainsi, le Luxembourg a la particularité d'être un Etat national confronté dans son ensemble à la question de l'incorporation de force, alors que l'Alsace et la Moselle sont prises dans un particularisme régional qui entraîne des incompréhensions mutuelles avec Paris ou Oradour-sur-Glane. En Pologne, une mémoire de l'incorporation de force a longtemps été empêchée par le régime communiste et fait face à une concurrence mémorielle avec les autres victimes du nazisme. En Allemagne, la mémoire des incorporés de force étrangers a, quant à elle, bénéficié de la reconnaissance tardive des déserteurs de la Wehrmacht, passant du statut de traitre à celui de victime du national-socialisme14.

L'étude de la mémoire permet donc de renouveler l'historiographie de l'incorporation de force, à ce moment charnière de l'ultime transmission du souvenir par les derniers témoins vivants.

Références :
  1. Verordnung über die Wehrpflicht im Elsass vom 25.8.1942. Voir à ce sujet : Lothar KETTENACHER, Nationalsozialistische Volkstumpolitik im Elsass, Saarbrücken, 1973
  2. Verordnung über die Wehrpflicht im Lothringen vom 18.8.1942. Voir à ce sujet : Dieter WOLFANGER, Die nationalsozialistische Politik in Lothringen, Saarbrücken, 1977
  3. Eugène RIEDWEG, Les « Malgré Nous » Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande, Mulhouse, 1995
  4. Jean-Luc EICHENLAUB, Jean-Noël GRANDHOMME (dir), Août 1942, l’incorporation de force des Alsaciens et des Mosellans dans les armées allemandes (actes de la rencontre de l’AMAM du 15, 16 et 17 octobre 2002), Colmar, 2003
  5. Sylvain SCHIRMANN, Annexion et nazification en Europe, actes du colloque du CRHCEO de l’Université de Metz et de l’AMAM du 7 et 8 octobre 2003
  6. Norbert HAASE, Gerhard PAUL (dir), Die anderen Soldaten : Wehrkraftzersetzung, Gehorsamsverweigerung und Fahnenflucht im Zweiten Weltkrieg, Frankfurt am Main, 1995
  7. André HOHENGARTEN, Wie es im Zweiten Weltkrieg (1939-1945) zur Zwangsrekrutierung Luxemburger Staatsbürger zum Nazi-Herr kam, Luxemburg, 1975
  8. Ryszard Kaczmarek, Polacy w Wehrmachcie, Kraków, 2010
  9. Jean-Laurent VONAU, "Les aspects juridiques découlant de l'incorporation de force", in : J.-N. GRANDHOMME, J.-L. EICHENLAUB (dir.), Août 1942, L’incorporation de force des Alsaciens et Mosellans dans les armées allemandes, Colmar, 2003
  10. Frédéric STROH, Le Torgau des Malgré-nous : les soldats alsaciens et mosellans de la Wehrmacht dans le système judiciaire et pénitentiaire militaire allemand et les conséquences d’après guerre, vu depuis Torgau, Mémoire de Maîtrise sous la direction de C. BAECHLER, 2005 ; Frédéric STROH, Les soldats polonais de la Wehrmacht jugés par le Reichskriegsgericht, Mémoire de Master II sous la direction de C. BAECHLER, 2006
  11. Frédéric STROH, "Les juges et l’insoumis. Tribunal Général français de Rastatt versus Reichskriegsgericht (1946-1949)", in : Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, Les Malgré-nous (T.39, n° 4), Strasbourg, oct.-déc. 2007
  12. Manfred MESSERSCHMIDT, Die Wehrmachtjustiz 1933-1945, 2005
  13. Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, Paris, 1984
  14. Norbert HAASE, Von "Ons Jongen", "Malgré-nous" und anderen. Das Schicksal der auländischen Zwangsrekrutierten im Zweiten Weltkrieg, in : Norbert HASSE, Paul GERHARD (Hg), Die anderen Soldaten. Wehrkraftzersetzung, Gehorsamsverweigerung und Fahnenflucht im Zweiten Weltkrieg, Frankfurt a. M., 1995 (pp.157-173)